Le chaos somalien

LA SOMALIE

La somalie revivra t-elle normalement un jour ? La question mérite d’être posée aujourd’hui, tant le pays paraît plus que jamais englué dans une descente aux enfers qui a commencé au début des années quatre-vingt-dix et qui est loin d’être terminée. On sait à peu près quand et comment les problèmes de ce pays ont commencé, mais on est loin d’imaginer le moment et les moyens à utiliser pour y mettre fin. Il y a quelques semaines, les forces « loyalistes » du gouvernement somalien de transition, appuyés par un fort contingent éthiopien, réussissaient, au terme d’une « guerre éclair », à déloger les Tribunaux islamiques, installés au pouvoir à Mogadiscio depuis le mois de juin 2006. Certains enthousiastes ont alors cru que, pour la Somalie, c’était le début de la résurrection. Pourtant, tout porte à croire que ce n’était qu’une illusion, et que, la lame de fond qui a fendu ce pays, l’a transpercé avec une telle violence qu’il sera difficile de recoller les morceaux. Pas que la tâche soit impossible –rien ne l’est d’ailleurs- mais, l’opération de sauvetage du pays phare de la corne de l’Afrique va nécessiter un véritable traitement de cheval tant sur le plan institutionnel, politique et social. Mais avant d’explorer ici quelques pistes –un peu de fiction- qui pourront être empruntées, il faut redire succinctement comment l’ancienne colonie italienne est devenue le champs de ruine qu’elle est aujourd’hui.

L’évènement du mois de décembre est le énième épisode d’une guerre civile qui a commencé dans les années soixante-dix. Celle-ci a été marquée par des affrontements successifs ayant opposé les principaux clans du pays, c’est-à-dire les Dir, les Sab, les Hawiyé et les Darod. Arrivé au pouvoir en 1969, le général Mohamed Siyad Barre, un chef de clan Darod va régner en main de maître pendant deux décennies. De plus en plus contesté à la fin des années quatre-vingt, il sera chassé du pouvoir en 1991. Mais, contrairement à ce qu’on pouvait s’attendre, la chute de Siyad Barre, plutôt que de créer un début de solution dans le pays, va être le véritable signal de l’intensification de la guerre civile. Conséquences, les institutions sont complètement démantelées, et, il en est même jusqu’à l’école publique qui est obligée de fermer ses portes. Bref, la vie s’arrête et tous les jours, les victimes civiles se comptent par centaines. Entre 1991 et 1992, la Croix rouge et d’autres Ong humanitaires dénombrent environ 300 000 morts. Plus de quinze ans après, le « pays », si tant est qu’on puisse toujours parler de pays, (voir encadré), est plongé dans un tel chaos, dans une telle déchéance que seul un scénario hollywoodien sur l’apocalypse pourrait tenir la comparaison. Le récit de la situation qui prévaut dans ce pays depuis les années 90 est à lui seul une corvée, tant les éléments dramatiques et douloureux sont nombreux à évoquer. Nous n’y reviendrons donc pas davantage. Car, ce qui nous semble intéressant aujourd’hui, c’est de savoir quand est-ce que la Somalie redeviendra un pays en paix ? A quel moment le chaos actuel ne sera plus qu’un lointain souvenir ayant laissé la place à une situation plus sereine et plus vivable ? Difficile à dire si on s’attarde sur quelques éléments prédominants de la situation actuelle du pays.

D’abord et avant-tout, il y a le problème institutionnel. Ce qu’on appelle aujourd’hui la Somalie est tout sauf un Etat. Depuis le départ de Siyad Barre les institutions ne fonctionnent plus. Pas d’écoles, pas de représentations à l’étranger… Mogadiscio, la capitale, et le reste du pays étaient tombés entre les mains de chefs de guerre, dirigeant chacun une partie du territoire sur des règles et principes propres à eux. Pas d’administration centrale, pas de parlement local, encore moins de gouvernement pour gérer les affaires du pays. Pire, certaines régions ont profité de ce désordre pour proclamer leur indépendance. Ainsi de la région du nord devenue le Somaliland (1991) et du nord-est qui déclara son autonomie en 1998 sous le nom de Puntland. Avec le détachement de ces deux régions, Mogadiscio se vida de sa substance administrative et de son rôle historique, d’autant plus que le semblant d’institutions qui restaient s’étaient installées à… Nairobi au Kenya, à partir de 2004. Appuyés par la communauté internationale, un parlement de transition s’est constitué en 2000 dans ce pays voisin ; il est composé essentiellement d’intellectuels en exil et de chefs de guerre restés au pays. Au début de l’année dernière, ce parlement et le gouvernement qui en issu –dirigé par Abdullah Yusuf Ahmed (président de la transition) et Ali Mohamed Gedi (premier ministre)- s’installe à Baidoa, à l’est de la Somalie. Toujours loin de Mogadiscio, qui entre temps, voit s’installer en son sein une coalition de chefs religieux appelés les Tribunaux islamiques. Avec le retour du gouvernement de transition à Mogadiscio en décembre dernier, conjugué au départ des Tribunaux islamiques, on pourrait s’attendre à un retour progressif de la normalisation de la vie en Somalie. Du moins sur le plan institutionnel. Mais c’est oublier que, le pays est « occupé » à la fois par les troupes éthiopienne, qui font office d’armée régulière ; et de manière plus discrète, mais de plus en plus visible, par les américains. Ceux-ci, embarqués dans leur aventure de combattre le terrorisme partout dans le monde, se sont (re)installés en Somalie, pour disent-ils, contrôler les activistes djihadistes des pays voisins du golfe, qui pourraient venir s’y réfugier ou s’y entraîner. Il faudra donc attendre la fin de la double tutelle actuelle pour voir le pays recouvrer son entière autonomie institutionnelle.

Mais la question institutionnelle n’est pas la seule que doit résoudre ce pays. Il y a aussi des problèmes politique, économique et socio-confessionnel. Il paraît à peu près évident que, sur le plan politique, sans un retour à un Etat normalement constitué, la crise politique perdurera. Les chefs de guerre des années quatre-vingt-dix et deux mille, déguisés aujourd’hui en hommes politiques de premier plan devront désarmer leurs troupes. Ce qui n’est pas garanti. Les intellectuels en exil, revenir au pays pour aider à sa reconstruction. Celle-ci, ne pourra se faire sans une véritable dynamisation du secteur économique. Certes, la Somalie n’est pas un sol riche en minerais ou en ressources pétrolières. Mais, l’agriculture, si florissante par le passé, et les mines de sel, secteur dans lequel le pays est l’un des premiers au monde, devront être réinvesti afin de leur redonner tout leur lustre d’antan. Plus que du lustre, c’est aussi la création d’emplois et les revenus importants que ces deux secteurs peuvent rapporter qui pourraient aider en partie au redémarrage de l’économie somalienne.

Alors, resteront les questions sociales et confessionnelles. D’abord, il faudra que les tensions s’apaisent entre les différents clans qui constituent le pays ; on sait que la guerre civile qui sévit dans le pays depuis la fin des années 1970 met aux prises les principaux clans que sont les Darod, les Dir, les Sab, les Hawiyé… Les affrontements ont assez duré entre ces communautés et le bilan en hommes est lourd de chaque côté. Il s’avère donc impératif dès à présent de recréer un sentiment national. Mais, en l’état actuel du pays, comment faire pour y parvenir ? Le départ des troupes étrangères, éthiopiens et américains en tête, semblent être un préalable incontournable. Il devrait s’accompagner d’une (re)normalisation des institutions et l’instauration de la démocratie. D’autre part, la pacification des relations avec les pays voisins, notamment l’Ethiopie, l’Erythrée et le Kenya, serait également importante dans cette optique. Enfin, le renflouement des caisses de l’Etat qui devra passer par la relance de l’économie nationale et sur la volonté des bailleurs de fonds d’aider la Somalie à se remettre debout. Tout un programme en perspective, que la Résolution 1725 (http://www.ambafrance-dz.org/article.php3?id_article=1082) votée le 6 décembre 2006 à l’Onu ne pourra pas résoudre à elle toute seule.

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